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Extrait livre 1er, chap 3
Extrait livre 1er, chap 3
La fille aux yeux bleu-gris

Elle ne répondit rien… Elle resta assise par terre pendant un long moment, la tête entre les mains, comme si elle se repassait le film de tout ce qui venait de lui arriver, pour tenter d’y voir un peu plus clair. Puis, relevant les yeux, elle me jaugea attentivement de haut en bas. Son regard s’arrêta sur mes ailes:
« T’es quoi, au juste ? Un ange ? Un super-héros ?
— Bien sûr que non ! répondis-je en éclatant de rire. Moi, je ne suis qu’un garçon, voilà tout… Et ces ailes que tu vois, elles ne sont même pas à moi, d’abord : c’est l’Aigle-Sagesse qui me les a juste confiées…
— Allons bon ! Encore un oiseau de tes amis ?
— Je suis sûr qu’il est aussi le tien, tu sais… Parce que c’est lui qui m’a commandé d’aller te rattraper.  Et puis c’est encore lui qui m’a appris comment faire. Pour ça, il a pris du temps avec moi, comme l’aurait fait un papa ; enfin… disons: un papa normal.
— Pourquoi tu dis ça ? (elle fronça les sourcils)
— Parce qu’y en a qui n’ont pas le temps, parait-il. Maman dit qu’ils sont prisonniers au pays du travail. Ça doit être terrible d’avoir un papa qu’on aime et qui ne peut pas nous rejoindre dans nos petits chagrins et nos grands bonheurs. Qu’est-ce qu’ils doivent être malheureux, alors, les enfants qui vivent ça…
— N’importe quoi ! hurla-t-elle, en devenant aussi rouge que sa jupe. Jamais rien entendu d’aussi nul ! Tu ne crois pas que ça suffit, pour moi, aujourd’hui ? Faut encore que t’en rajoutes ! Fiche-moi la paix, avec tes histoires ! Ça me donne envie de gerber… »
Je restai saisi par cette colère soudaine. Sur le coup, je ne sus plus trop quoi dire. Je la regardai fixement, l’air ahuri… Le bleu de ses yeux avait tiré sur le gris, de cette couleur sombre que prennent les nuages juste avant la pluie. Et je pouvais y lire que quelque chose lui faisait mal (…). En tout cas, je n’avais pas le droit de la laisser dans cet état. Il fallait la soigner, c’était urgent. Aussi me forçai-je à insister :
« Tu sais, moi, je ne te parle pas d’un père humain, mais d’un aigle. Et un aigle, c’est fidèle, au moins…
— Sans blague ! ironisa-t-elle: s’il est si chouette, ton emplumé, pourquoi tu me le présentes pas ? »
Elle me doucha pour la seconde fois. Qu’est-ce que je pouvais bien répondre à ça ? L’Aigle-Sagesse avait bel et bien disparu, et l’océan de nuages demeurait désespérément vide… Même s’il m’arrivait encore d’entendre sa voix, ce n’était quand même plus pareil que lorsqu’il se trouvait là, en chair et en plumes. Comment allions-nous bien pouvoir nous débrouiller, sans lui ?

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