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Extrait livre 1er, chap 10
Extrait livre 1er, chap 10
L’Arche-Unique

Car au même moment, un bruit étrange commença à s’élever dans le silence. On aurait dit le chuintement d’un hélicoptère éloigné, lorsque le battement de ses pales est encore étouffé par la distance. Les deux ânes s’immobilisèrent pour l’identifier, en orientant leurs oreilles comme des antennes de radar. Les naseaux dilatés, le mufle tendu, les yeux effarés, ils humaient l’air autant qu’ils pouvaient. Le bruissement qui les inquiétait provenait d’en dessous, et il s’amplifiait de seconde en seconde: quelque chose était en train de monter de l’abîme, sans aucun doute; quelque chose qui pouvait voler, mais d’un vol lourd, bourdonnant, qui faisait penser à un essaim de frelons déchaînés. En tout cas, cela venait droit sur nous…
« Par les rémiges du Roi ! s’écria Tryphose: Vite ! Fuyons ! Sortons-nous de cette position intenable ! Ils arrivent ! Ils arrivent ! ».
Perdant toute retenue, il s’élança dans une course folle au-dessus de l’étroit passage. C’était déjà risqué de le franchir à pas mesurés; alors au galop, imaginez ! Dans un réflexe désespéré, je tentai de m’agripper à l’encolure de ma monture, en me plaquant contre son échine et en serrant ses flancs entre mes deux jambes. J’étais tellement crispé que je n’osais plus regarder en arrière pour savoir où en étaient nos deux compagnes. Fou d’épouvante, mon pauvre âne emballé déboula comme un buffle en furie à l’autre extrémité du pont. Mais pris par son élan, il dérapa sur les gravillons du chemin et alla tout droit emboutir la paroi rocheuse avec une violence telle qu’il s’assomma sur le coup !  Quant à moi, le choc fut amorti par l’encolure de la pauvre bête qui me servit d’air-bag. Je fus malgré tout un peu sonné, mais ce que j’entendis alors me fit vite reprendre mes esprits: derrière moi venait d’éclater un terrible tintamarre de vrombissements assourdissants, de braiments désespérés, de violents coups de boutoir et de grognements rauques tout droit sortis de l’enfer, avec, dominant le tout, de longs cris stridents que je n’eus aucun mal à reconnaître:
« Bérénice ! Oh non: pas ça ! », réalisai-je au travers de mon étourdissement. Je fis un effort pénible pour me relever. Mais une fois debout, je restai cloué au sol par la scène hallucinante qui se déroulait sur le pont : Tryphène, au risque de désarçonner sa cavalière qui se cramponnait à son encolure en hurlant, se débattait comme une folle au milieu d’une nuée de créatures monstrueuses qui tourbillonnaient autour d’elle dans un vacarme de fin du monde. On aurait dit des puces grosses comme des épaulards, recouvertes d’une sorte d’armure en lamelles flexibles d’où sortaient trois paires de pattes velues, ainsi que trois paires d’ailes gigantesques qui brassaient l’air lourdement. Au total, six pattes, six ailes, et six antennes qui couronnaient leur tête vilaine et étrange à la fois: elle était coiffée de longs cheveux de femme, cramoisis et ondulants, comme les flammèches d’un brasero; mais en plus, leur visage était piqueté d’un duvet hirsute et d’un bouc hideux, tant et si bien qu’on ne pouvait dire s’il s’agissait de mâles ou de femelles. Ce curieux mélange se retrouvait aussi dans la voix de ces monstruosités: un coup chevrotante et criarde, pareille à celle d’une vieille sorcière; l’instant d’après grave et caverneuse comme celle d’un ogre.

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