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Extrait livre 2ème, chap 13
Extrait livre 2ème, chap 13
Les fauconniers de lumière

« Avance ta main droite… », lui dit-il simplement. Et comme elle tardait un peu à le faire : « Allons, n’aie pas peur ! Allonge ton bras devant toi. »
À peine la jeune fille s’était-elle exécutée que la cire isolante qui lui couvrait le dos et la poitrine s’étendit à son épaule, puis à son bras tout entier, jusqu’au bout de ses doigts. Chose inhabituelle, le revêtement doré s’accumula en triple épaisseur au niveau de son poignet. On aurait dit qu’elle portait un gros bracelet d’or fin, large et plat. Le petit cabri s’approcha d’elle et la fixa droit dans les yeux pendant un bref instant. Bérénice parut épouvantée. Il y avait de quoi : devant elle se dressait soudain un visage léonin aux mâchoires puissantes, à la fourrure fauve et au regard pénétrant. Pour l’avoir déjà vu, nous savions bien ce que c’était : la face cachée du Dahu-Incarnat ; celle qu’il ne laissait paraître que dans les grandes occasions, ou lorsqu’il se mettait en colère. Mais cette fois-ci, ce n’était pas pour rugir qu’elle apparaissait ; c’était pour… mugir.  Mugir comme fait le vent, les soirs d’équinoxe, quand il cherche à pénétrer dans les demeures bien rangées, en se faufilant sous les portes et dans les conduits de cheminée. Bérénice sentit les battants de son cœur vibrer sous le souffle chaud et musqué qui s’exhalait de la gueule massive, si bien qu’elle dut les ouvrir en grand. Elle resta ainsi, l’âme ouverte et les yeux clos, immobile, le visage offert à cette respiration fabuleuse qui s’engouffrait en elle et qui lui parlait :
« Reçois le Vent-Murmurant, Porteuse-de-Victoire. Reçois-le au plus profond de toi… Laisse-le exprimer lui-même tes soupirs les plus intimes. Abandonne-les lui pour qu’il les porte jusqu’aux prairies éternelles ; jusqu’aux parvis même de la Cité-des-Rois ; jusqu’à l’Aigle-Sagesse. Laisse tes souhaits prendre leur envol. Laisse tes lèvres se remplir de Ses mots…»
Au même moment, une forme lumineuse apparut, perchée sur le poignet de Bérénice qui avait gardé son bras tendu en avant. Peu à peu, elle se fit plus nette : c’était l’Oiseau-Lumière, à n’en pas douter. Je l’avais vu tant de fois déjà. Il m’avait si souvent accompagné  dans les passes difficiles que j’avais traversées ; mais jamais encore je n’avais eu de contact physique avec lui. C’eût été comme toucher la foudre : il m’aurait consumé en un instant. Il était si pur et je n’étais que poussière… Quel ne fut donc pas mon étonnement de voir mon équipière lui servir de perchoir sans pour autant lui être fatal ! Bien sûr, j’avais compris qu’elle était protégée par la carapace isolante qui lui couvrait le bras. Il était logique que ce qui l’avait déjà garantie du Feu du Ciel le fît aussi pour la présence ardente de ce phénix fabuleux. Mais de là à m’imaginer une telle  intimité entre Bérénice et lui, comme celle prévalant entre un fauconnier et son faucon, c’était autre chose ! Encore qu’on pouvait se demander qui des deux était vraiment le fauconnier… Car en effet, rien qu’à voir la manière dont la jeune fille se laissait investir, on aurait juré que c’était l’Oiseau-Lumière qui menait la danse. À coup sûr, il lui communiquait ses pensées, et elle les exprimait en temps réel, car je voyais ses lèvres qui remuaient. Des syllabes inconnues s’échappaient de sa bouche comme autant de soupirs inexprimables. Pour l’avoir déjà vécu, je savais ce qui était en train de se passer en elle : le Vent-Murmurant chantait à travers les cordes de son cœur ; il avait pénétré au fond de son être, et il en ressortait à présent, chargé de ces parfums-là que sont les désirs secrets de l’âme.

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