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Extrait livre 2ème, chap 21
Extrait livre 2ème, chap 21
Entre deux feux

Bérénice leva les yeux et moi de même : juste au-dessus de nos têtes flottait toute une compagnie de veilleurs-ardents, chacun surplombant une brebis en particulier. Il y en avait donc trois cents, provenant sans doute du cordon de sécurité qui gardait le tertre. Cela ne nous rassura qu’à demi, ma sœur d’armes et moi-même : avoir un garde du corps pour chacun de nous, c’était toujours bon à prendre. En même temps, trois cents combattants de notre côté contre cent trente cinq mille en face, ça faisait un peu inégal, quand même… Nous avions à peine de quoi nous défendre, et vraiment pas de quoi attaquer. Heureusement que nous avions à l’esprit le rêve d’Eubulus à notre sujet : cette fameuse pierre enflammée qui dévalait la colline pour bouter le feu dans le camp ennemi, et l’ennemi lui-même hors du territoire. C’est important de garder les yeux fixés sur les choses d’en haut, surtout quand celles d’en bas nous effrayent : voilà une autre leçon que j’avais appris au Pays-à-l’endroit… Il ne restait plus qu’à exécuter le plan transmis par Héraut-Royal. Je pris la main de ma compagne dans la mienne :
« Allez, courage, Bérénice : on ne va être séparés que quelques minutes, juste le temps de contourner cette marmite chacun de notre côté. On se rejoindra à l’autre bout. Et puis c’est pas à nous d’avoir peur ! Regarde : la nuit s’en va… C’est le matin. »
Je ne disais pas cela uniquement pour la rassurer : la lumière gagnait à vue d’œil, et les ombres du relief alentour rapetissaient en proportion. Ce n’était plus l’heure des ténèbres. Leur temps était compté.
« Tu sais, je suis fier de toi, ajoutai-je en serrant sa main plus fortement : t’es une fille qui n’a pas froid aux yeux ! Je n’en espérais pas autant… »
Elle répondit par un sourire moqueur qui voulait dire à peu près ceci : “arrête d’en rajouter, tu veux ? Je préfère les gestes forts aux paroles-guimauve…”
Et sur ce, elle fit une chose qu’elle n’avait jamais osé faire auparavant : elle approcha son visage, prit le mien entre ses deux mains… et m’embrassa à pleine bouche ! Je n’eus pas le temps de m’esquiver ni de comprendre ce qui m’arrivait. Je sentis juste un feu me descendre dans les entrailles, au plus profond… Et là, mon revêtement isolant ne pouvait rien y faire : il n’était pas prévu pour ce genre de flamme ! Si elle ne m’avait pas retenu, je serais parti en vrille.
« Eh, bonhomme ! s’esclaffa-t-elle : reste avec moi, quand même ! Nous deux, c’est que le début, tu sais… Alors à tout de suite… Ciao, ciao, mon chou ! »
Et sans plus tarder, elle bascula en piqué, suivie par une comète de brebis volantes qui s’élancèrent dans son sillage. Et moi je restai là, planté au milieu de rien, totalement désorienté, l’air ahuri et le cœur prêt à éclater… Je l’entendis encore rire en s’éloignant.

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